15 février 1730 décès de Soeur Anne-Madeleine Rémuzat

Publié le par Anne-Madeleine Remuzat

15 février 1730 décès de Soeur Anne-Madeleine Rémuzat

~~Ce fait nous fut rapporté par sœur Madeleine-Angélique Vincent, proche parente et amie d’Anne-Madeleine Rémuzat : « M’étant aperçue, dit-elle, qu’elle ne se levait pas pour aller communier, sa chambre étant près de la nôtre, je fus voir si elle avait besoin de quelque chose. Elle me dit que non, mais qu’elle n’était pas en état de se lever. Il fallait qu’elle fût bien mal, car souvent après avoir passé les nuits entières à tousser, elle se levait à l’heure de la communauté pour aller communier. Vous savez, mon révérend Père, que je n’étais pas indifférente pour cette sainte et que tout ce qui la touchait m’était sensible. Pendant trois jours qu’elle resta à sa chambre, les infirmeries étant remplies de malades, je lui faisais des visites assez fréquentes. Dès qu’on put la faire descendre à l’infirmerie, on le fit, ce qui fut six jours avant sa mort. On ne s’alarma pas sur son mal, qui n’avait rien d’extraordinaire.» Son état ne paraissait pas grave, et, comme l’écrivit plus tard Mgr de Belsunce, on ne crut pas venu le moment de sa mort, mais pourtant, elle, l’assurait ! A l’infirmerie, Anne-Madeleine se trouva directement remise aux soins de sa sœur aînée, Anne-Victoire Rémuzat, alors infirmière de la communauté. Rien de plus édifiant que l’attitude de ces deux sœurs, si proches l’une pour l’autre et avec cela si religieuses qu’elles savaient faire part à la mortification sans rien soustraire à l’accomplissement de leurs devoirs mutuels. Toutes les religieuses ambitionnaient le privilège de servir la malade, et bien qu’aucun symptôme inquiétant ne se fût manifesté, une sorte d’anxiété planait sur la communauté. La Mère Nogaret, remplie d’admiration et de douleur, demeurait auprès de sa chère fille, secondant l’action de la grâce dans son âme, et suppliant le Ciel de laisser encore à la communauté ce modèle si accompli de toutes les vertus religieuses. Anne-Madeleine lui demanda de se confesser au Père de Cabassole, jésuite, recteur de la résidence de Saint-Jaume, en qui elle avait une parfaite confiance. C’était le jeudi 9 février. Le religieux, souffrant, ne put se rendre immédiatement au monastère. Anne-Madeleine se soumit à ce contretemps et n’en fut pas même contrariée, car elle savait qu’elle pouvait attendre encore. Quatre jours se passèrent sans qu’elle parlât de confession, à laquelle elle pensait pourtant. Elle paraissait absorbée en Dieu, pénétrée du sentiment de son néant, et les rares paroles qu’elle prononçait ne révélaient qu’amour pour le Cœur de Jésus et qu’abandon total. Tout ce qui était extérieur ne l’occupait plus ; elle était même indifférente aux remèdes qui lui étaient donnés. Elle n’adressa qu’une prière à sa supérieure, celle de ne recevoir aucune application sur la poitrine et sur le côté gauche, pour ne pas divulguer le secret des marques surnaturelles qu’elle portait sur son corps. Son désir fut totalement respecté. La malade s’affaiblissait, mais cependant, autour d’elle, on ne croyait pas encore à sa mort. Mais que lui importait cela ? Attachée aux pas de Jésus, elle suivait sa marche et s’élançait elle-même au-devant de Lui. Le mardi 14 février, elle demanda de nouveau le Père de Cabassole ; la Mère Nogaret le fit aussitôt appeler. Sœur Madeleine-Angélique Vincent se trouvait alors auprès de la malade. « Voulez-vous donc mourir, lui dit-elle en souriant, puisque vous demandez de vous confesser ? » Anne-Madeleine répondit, « Ah ! Ne faut-il-pas que Dieu détruise son ouvrage ? » Puis, elle, envoya la sœur prier à ses intentions devant le Saint-Sacrement à l’oratoire du Sacré-Cœur et à celui de la Vierge Marie. Le Père recteur arriva dans l’après-midi. Anne-Madeleine le pria immédiatement d’entendre la confession générale de toute sa vie. Voyant qu’elle ne parlait qu’avec peine, et jugeant qu’une telle confession n’était pas nécessaire, le religieux se refusa d’abord. Mais elle le reprit vivement et avec insistance : « Mon père, Dieu est juste, et je suis une grande pécheresse. Il le demande de moi ! » Et sans plus attendre, elle commença son accusation, qu’elle fit tout entière avec une présence d’esprit et dans des sentiments admirables. Après l’absolution, elle parut tout absorbée en Dieu. Le Père recteur lui demanda de lui dire ce qui l’occupait alors et elle répondit avec un air enflammé : « Ah ! mon Père, que les miséricordes de Dieu sont grandes ! Parlez-moi du Cœur de Jésus ! » Le Père ayant satisfait à sa demande, se retira dans la crainte de trop la fatiguer et lui promit de revenir le lendemain. Les dispositions de la malade évoluaient, aux angoisses de la terreur, succédait la joie, ce qui achevait d’exténuer son corps. Ce jour-là, néanmoins, le médecin assura encore qu’il n’y avait rien à craindre de son état. Vers le soir de cette journée du 14, Anne-Madeleine parut plus accablée. A vingt heures, la Mère Nogaret la voyant fort oppressée et assoupie, ne voulut pas la quitter, mais elle l’invita à se retirer, l’assurant qu’elle se trouvait mieux. La supérieure demeura près d’elle jusqu’à vingt-deux heures, ensuite elle s’éloigna, laissant l’infirmière et plusieurs autres sœurs auprès d’elle. Anne-Madeleine se reposa assez tranquillement jusqu’à deux heures après minuit, puis elle s’éveilla et demanda quelle heure il était. Voyant qu’on était loin encore du lever de la communauté et comprenant qu’elle n’avait plus que quelques instants à vivre, elle dit : « Je me sens mourir, qu’on m’apporte les derniers Sacrements.» Elle témoigna ensuite quelque appréhension sur le jugement de Dieu, mais ce ne fut qu’une crainte passagère, dominée aussitôt par des élans de confiance et d’abandon. Remarquant une sœur qui pleurait près de son lit : « Point de larmes, je vous prie, lui dit-elle avec bonté, mais beaucoup de soumission aux ordres de Dieu.» Son aide spirituelle s’approcha d’elle à son tour, et, sans cacher sa profonde tristesse, lui demanda de se ressouvenir d’elle auprès du Seigneur : « Je vous ai tant d’obligations, répondit-elle affectueusement, que je ne saurais vous oublier.» Cependant, le ciel semblait déjà s’entrouvrir, et Dieu venait à sa rencontre. Un peu avant quatre heures, Anne-Madeleine sollicita de nouveau les derniers sacrements. La Mère Nogaret, promptement avertie, accourut, suivie de plusieurs sœurs. Et comme le confesseur de la communauté avait été obligé, cette nuit-là, de coucher dans une des chambres extérieures du couvent, il entra sans retard dans le monastère. En recevant l’Extrême-Onction, Anne-Madeleine ne respirait que ferveur et foi. Soudain, avant de communier, regardant avec intensité l’hostie qu’on lui apportait en viatique, elle s’écria : « Il est donc vrai que c’est ici le moment heureux où je vais m’abîmer dans le Sacré-Cœur de Jésus ? Ce divin Sauveur vient à moi pour la dernière fois, et je ne me séparerai plus de lui. Je ne suis qu’une pécheresse mais j’espère qu’il me fera miséricorde. Réjouissez-vous, mes chères sœurs, de mon bonheur. Le règne du péché va être détruit en moi.» Peu après, avec une grande humilité, elle demanda pardon à toute la communauté des mauvais exemples qu’elle lui avait donnés et sollicita comme une dernière grâce de sa supérieure, qu’aussitôt après sa mort, dès qu’on aurait dit le Subvenite sancti Dei, on récite les Litanies du Cœur de Jésus. Enfin elle prononça la formule de ses vœux et s’unit au Christ dans le plus grand silence. Elle fut prise d’un saisissement, reçut l’absolution générale, puis elle entendit encore la prière des agonisants. Un grand moment de paix accompagnait ces prières. Elle regarda ses sœurs et son crucifix une dernière fois, puis elle rendit son âme à Dieu. C’était le 15 février 1730, un mercredi, à cinq heures du matin. Anne-Madeleine avait trente-trois ans, deux mois, dix-sept jours ; elle avait passé dix-huit années dans la religion depuis ses vœux. La Mère Nogaret et les sœurs récitèrent ensuite les Litanies du Sacré-Cœur. Un peu avant qu’elle expirât, sœur Catherine-Aimée Chataignier, se levant aussitôt, accourut auprès d’Anne-Madeleine et put recevoir son dernier soupir. Quelques instants plus tard, avec l’autorisation de la supérieure, elle prit une bougie, rapporte sœur Madeleine-Angélique Vincent et lui visita le côté, pour voir le nom de Jésus qu’elle s’était autrefois gravé ; elle n’y trouva que quelques moitiés de lettres, le reste étant effacé par le Seigneur, lorsqu’il lui mit la forme de son Cœur. La Mère Nogaret et plusieurs de ses filles virent cette empreinte surnaturelle, ce qui ajouta encore à leurs émotions. Sœur Agnès Chevallier écrivit en 1891 : « Ne pouvant tirer son corps après soi, elle le quitta et s’en sépara, volant seule, comme une belle colombelle, dans le sein délicieux de son céleste Epoux.» On savait écrire, et avec emphase, en ce temps-là ! La Communauté entière apprit bientôt le deuil qui venait de la frapper. « On alla, dit encore sœur Madeleine-Angélique, avant que de sonner les Ave, avertir toutes les sœurs et on n’entendit que des sanglots dans les dortoirs, car elle était aimée et estimée de toutes. Jamais, en effet, on ne vit une douleur plus générale, mais toutes étaient convaincues de la sainteté de leur sœur et lui adressaient des prières en l’entourant de leurs regrets. La triste nouvelle fut bientôt connue au-dehors, où des signes très particuliers l’avaient fait pressentir.» A Marseille, le décès d’Anne-Madeleine causa une grande douleur et une émotion considérable. La sainte est morte, répétait-on, avec tristesse. On pleurait et l’on venait en foule au couvent, sollicitant quelque objet lui ayant appartenu. Il fallut lui changer de voile plusieurs fois pour satisfaire le désir de ceux qui la connaissaient et qui demandaient en souvenir d’elle quelque parcelle de ses vêtements. L’église du monastère ne désemplissait pas, et jusqu’au moment de l’inhumation, une sœur fut constamment occupée à recevoir des chapelets, des croix et des médailles que l’on désirait faire toucher au corps de la défunte qui, consacré par l’immolation, ne portait aucune trace de corruption. Son visage avait une expression de douceur et de sainteté. On ne pouvait se lasser de le regarder ; les sœurs surtout le contemplaient avec admiration, et plusieurs d’entre elles y passaient de longues heures, disant qu’elles y recevaient de grandes grâces. Au soir de cette journée, Mgr de Belsunce adressa à la Mère Nogaret et à la communauté, une lettre de condoléances sur la perte qu’elles venaient de subir. Il demanda ensuite qu’on n’enterre pas sœur Rémuzat avant qu’il eût célébré la Messe en présence de son cercueil. Le lendemain, en effet, il célébra la Messe de Requiem pour sa chère fille et déclara qu’il tenait également à présider la cérémonie de sa sépulture. Il ne pouvait témoigner plus hautement de son estime pour elle. Les pères jésuites, de la résidence de Sainte-Croix, firent prier la Mère Nogaret de leur conserver du sang d’Anne-Madeleine. Ceci donna l’occasion, dit la sœur Vincent, de conduire au chœur notre chirurgien, qui était alors dans la maison, pour voir s’il pouvait en avoir quoiqu’il y eût plus de vingt-quatre heures qu’elle fût morte. Il lui fit une grande ouverture le long du bras, il n’en sortit que très peu. Mais en ouvrant la poitrine, on pouvait en avoir beaucoup plus. La pensée vint alors de conserver le cœur à part, ce qui porta Mgr de Belsunce à différer de quelques heures le service funèbre. On songea aussi à prendre l’effigie de la défunte, ce que l’on fit immédiatement, par moulage en plâtre, dans lequel plus tard on coula de la cire. Précieuse relique qui, depuis, nous permet de retrouver les traits d’Anne-Madeleine. Il fallut procéder ensuite à l’extraction du cœur. Sœur Madeleine-Angélique Vincent, parle, ici encore, en témoin oculaire : « L’après-midi, écrit-elle, notre chirurgien étant venu, il découvrit la poitrine et s’aperçut, de même que plusieurs de nos sœurs qui étaient présentes, du nom de DIEU qui était gravé en lettres capitales, de la largeur d’un denier, rangées de telle sorte qu’elles tenaient toute la poitrine. Après les avoir examinées, ainsi que la forme d’un cœur imprimé sur le côté, il dit qu’il n’y avait que ‘la main de Dieu’ qui pouvait former cela. Il remarqua aussi que son sang était vermeil et liquide comme lorsqu’elle était en vie. Après avoir examiné toutes ces choses, on recueillit du sang, on trempa des linges pour éponger et on sutura enfin les ouvertures.» L’heure de l’inhumation étant venue, Mgr de Belsunce arriva à la tête du chapitre cathédral. L’église et les rues étaient remplies par une foule innombrable qui encombrait les avenues, demandant avec instance de pouvoir la voir une dernière fois. Quand le prélat entra dans le monastère, beaucoup de personnes le suivirent et il ne les en empêcha pas, car, disait-il, il aurait souhaité que toute la ville fut témoin de la majesté qui éclatait sur son visage. « Il y eut dans le chœur de notre église, poursuit sœur Madeleine-Angélique, un mélange de toutes sortes de personnes, non seulement des femmes mais aussi des hommes et des petits enfants qui pouvaient à peine marcher. Les pleurs de nos sœurs et les cris des personnes qui étaient dans l’église, auraient attendri les plus insensibles, et ces cris redoublèrent, quand il fallut emporter le corps pour l’inhumer. Je m’avançais, étant une de celles qui devaient la porter, et, après l’avoir embrassée encore une fois, le cœur me manqua. Pendant le peu de chemin qui nous conduisit jusqu’à la tombe, on enleva tout ce que l’on pût de son habit... Il y eut des hommes qui l’attendaient au sortir du chœur, à genoux, qui lui baisèrent les pieds avec un respect qui marquait la sainteté que l’on reconnaissait en sœur Anne-Madeleine.» Le caveau de la communauté était creusé dans la clôture, sous les bâtiments monastiques. Le corps de la défunte y fut déposé avec beaucoup de respect. Mgr de Belsunce lui-même l’accompagna et c’est devant son cercueil qu’il acheva les cérémonies, avec une émotion qu’il ne chercha pas à dissimuler. La foule, touchée et recueillie, se retira après une dernière prière, à la suite de l’évêque. Pour beaucoup cette journée demeura riche en souvenirs. Mgr Ellul.

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